TECHNOLOGIES & SCIENCES ·ANALYSES
L’IA, nouvelle carte du pouvoir
L'IA n'est plus un secteur : c'est une infrastructure de puissance. Calcul, puces, énergie — ceux qui tiennent les points de passage dessinent la carte. Vu du 32e parallèle, trois leviers réalistes : l'énergie et la position, les compétences et la diaspora, la mutualisation maghrébine.

Une géographie du calcul plus concentrée que celle du pétrole
La chaîne de valeur de l’IA repose sur des goulots d’étranglement d’une étroitesse inédite. La quasi-totalité des puces les plus avancées sort des lignes d’un seul fondeur taïwanais, gravées par les machines d’un seul équipementier européen, conçues par une poignée d’entreprises américaines. Aucune matière première du XXe siècle n’a jamais été aussi concentrée. Le pétrole avait ses sept sœurs ; le calcul a ses trois ou quatre points de passage obligés.
Cette concentration transforme chaque maillon en instrument de politique étrangère. Les contrôles américains à l’exportation de semi-conducteurs vers la Chine ont installé une évidence : l’accès au calcul se négocie désormais comme un alignement, pas comme un contrat commercial. Les pays tiers — c’est-à-dire presque tous — découvrent qu’ils achètent moins des serveurs qu’une place dans un camp.
L’énergie, variable oubliée du récit technologique
Le récit dominant fait de l’IA une affaire d’algorithmes. La réalité matérielle est plus prosaïque : des centres de données dont l’appétit électrique se mesure en gigawatts, de l’eau pour les refroidir, du foncier pour les installer, des réseaux pour les raccorder. La frontière de l’IA n’est plus seulement la recherche ; c’est le mégawatt disponible, décarboné et bon marché.
C’est ici que la carte se retourne. Les pays du Golfe l’ont compris les premiers, convertissant leur rente énergétique en « diplomatie du calcul » : capitaux souverains, mégaprojets de centres de données, partenariats directs avec les laboratoires américains. Le message adressé au Sud global est limpide : l’énergie redevient un titre d’entrée dans la modernité technologique — à condition d’être convertie, et non simplement exportée.
L’Europe régule ce qu’elle ne produit pas
L’Union européenne a choisi le terrain où elle reste puissante : la norme. Réguler les usages, certifier les modèles, protéger les données — l’ambition est légitime, et une partie du monde adoptera ces standards par gravité réglementaire, comme hier pour la protection des données personnelles. Mais la norme ne remplace ni les puces, ni les modèles, ni les capitaux. Une puissance qui régule ce qu’elle ne produit pas négocie, au mieux, les conditions de sa dépendance.
Pour les rives sud de la Méditerranée, cette position européenne est ambivalente : elle offre un cadre juridique importable et des programmes de coopération, mais elle n’ouvre ni accès garanti au calcul, ni transfert réel de capacité. S’arrimer à l’Europe règle la question des règles ; elle ne règle pas celle des moyens.
Dans la géopolitique de l’IA, il n’y a pas de non-alignement gratuit : il y a des dépendances choisies, négociées et compensées — ou des dépendances subies.
Vu du 32e parallèle : trois leviers réalistes
Le Maghreb n’entrera pas dans la course aux modèles de frontière, et ce n’est pas le sujet. Trois leviers, en revanche, sont à sa portée.
L’énergie et la position. Soleil, vent, foncier, câbles sous-marins qui relient trois continents : les ingrédients d’une offre régionale de calcul décarboné existent, à une heure de fuseau de l’Europe. La condition est la même que pour l’hydrogène : des réseaux fiables, un droit stable, des contrats qui gardent une part de la valeur sur place.
Les compétences et la diaspora. Les ingénieurs maghrébins irriguent déjà les laboratoires européens et américains. Le levier n’est pas de les retenir par exhortation, mais de créer les instituts, les jeux de données en arabe et en dialectes, et les usages publics — santé, eau, agriculture, administration — qui rendent le retour et l’aller-retour rationnels.
La mutualisation. Aucun État de la région ne pèse seul face aux vendeurs de calcul. Un consortium maghrébin — même modeste, même à deux — pour acheter, héberger et former en commun changerait la position de négociation. La géopolitique de l’IA récompense les ensembles ; elle ignore les marchés de dix millions d’habitants.
Conclusion — La souveraineté utile
La « souveraineté numérique » intégrale est un slogan ; personne ne l’a, pas même les États-Unis, dépendants d’une île pour leurs puces. La souveraineté utile est plus modeste et plus exigeante : savoir ce que l’on achète, à qui, avec quelles contreparties ; garder la main sur ses données publiques et ses usages critiques ; convertir ses atouts — énergie, position, talents — en capacité négociée plutôt qu’en dépendance par défaut. C’est une politique. Elle commence par une carte honnête des rapports de force. Cette carte, l’IA vient de la redessiner.